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    17/06/2021

    Travail, galères et vie en plein air

    Bienvenue au Platz, le camp Rom au bout des pistes de l’aéroport d’Orly

    Par Inès Belgacem , Fares El Fersan

    Les 110 Roms forment une petite communauté, une « famille » disent-ils. Entre l’école, le boulot, les galères d’eau et les tensions avec la police. Ils racontent leur quotidien de débrouille, dans ce camp au bout des pistes.

    Rond-point de Chilly-Mazarin (91) – « J’ai dix enfants. La classe, non ?! » Carolina n’a pourtant pas l’air si vieille, avec ses pommettes et ses grands yeux clairs. Le milieu de la trentaine à tout casser. La maman rit beaucoup, blagueuse. Son bébé de trois semaines dort à l’intérieur de sa maison vétuste : de grandes planches de bois, taguées parfois, et des morceaux de fenêtres, bricolés de manière à tenir ensemble. De la récup’. Les tapis qui tapissent les murs et le sol maintiennent un semblant de fraîcheur dans les deux minuscules pièces, ce début juin. Pas de cuisine, pas de salle de bain, mais une énorme sono datée et deux lits. Elle y vit avec son mari et ses sept enfants. Le grand a 11 ans.

    « Les trois plus vieux sont en Roumanie. »

    Coincée entre l’autoroute A6 et l’aéroport d’Orly, dont les fins de pistes sont situées à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau. Les avions semblent si proches depuis le porche improvisé de Carolina. Mais elle n’entend même plus les vrombissements des réacteurs. Ils ont beau passer dix fois par heure, son nourrisson ne se réveille jamais, raconte-t-elle.

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    Carolina et ses enfants. / Crédits : Fares El Fersan

    Depuis un an, 110 personnes vivent dans ce bidonville du rond-point de Chilly-Mazarin, sous les avions d’Orly. Ils sont Roms et vivent largement en dessous du seuil de pauvreté. Certains sont des travailleurs précaires. Presque la moitié sont mineurs. Dans ce triangle des Bermudes de l’Essonne, entre l’aéroport et les autoroutes du sud parisien, l’association Intermède Robinson, qui mène des programmes et des actions sociales sur la zone, dénombre une demi-dizaine de bidonvilles et sept hôtels sociaux.

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    Depuis un an, 110 personnes vivent dans ce bidonville du rond-point de Chilly-Mazarin, sous les avions d’Orly. / Crédits : Fares El Fersan

    À LIRE AUSSI : Distributions alimentaires dans les hôtels sociaux et bidonvilles de l’Essonne

    Travailleurs précaires

    Pas d’eau courante sur le camp. Les femmes vont régulièrement chercher l’eau à cinq minutes à pied sur une bouche à incendie. Quand elles ont de la chance, un caddie est disponible. Les mauvais jours, elles portent les énormes bidons à bout de bras.

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    Sur le camp, il n'y a pas d'eau courante. / Crédits : Fares El Fersan

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    Quand aucun caddie n'est disponible, les femmes portent les énormes bidons d'eau à bout de bras. / Crédits : Fares El Fersan

    Sur le Platz, nom générique donné par les Roms à leurs campements, tout le monde se connaît. Leotina et Janina sont de la même famille. Elles ne sont ni mères et filles, ni tantes, ni sœurs, ni cousines. Mais « de la même famille ». Comme bon nombre de ménages ici. Une sociabilité que les résidents ne couperaient pour rien au monde. Janina n’est d’ailleurs que de passage, avec son garçon de 11 ans, Kévin, et son bébé, Mona-Lisa. La jeune femme, toute menue et au visage poupin, a vécu plusieurs mois en platz, avant de trouver un appartement avec son mari. Il est éboueur. Ils ont pu se le permettre et c’est plus tranquille, sourit-elle. Mais dès qu’elle le peut, elle prend sa voiture et passe la journée ici.

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    Depuis 11 ans en France, Andrews et Mélania ont toujours habité en camp. / Crédits : Fares El Fersan

    Elle joue avec sa fille à côté de Mélania, qui habite à l’entrée du camp, littéralement sur le rond-point. Ses grands yeux verts translucides n’ont pas l’air d’y prêter attention, assise à l’ombre dans son canapé, installée comme à la terrasse de sa maison. Les haies folles la coupe des voitures. Le coca frais qu’elle vient de sortir de son frigo la rafraîchit. Elle raconte :

    « L’assistante sociale m’a trouvé un travail. »

    Quatre ou cinq heures de ménage tous les matins. Son mari, Andrews, la charrie : « Elle a un contrat ». Comme si sa femme entrait dans une autre cour, celle des salariés. Lui explique récupérer de la ferraille où il le peut, et la revend dans les casses ou sur les brocantes. Depuis 11 ans en France, ils ont toujours habité en camp. Quand l’un est détruit, ils récupèrent leurs affaires in extremis pour déménager ailleurs. Quelques kilomètres plus loin. « Pas d’argent pour payer un logement. 600 euros ?! C’est trop cher », assure Mélania. Et les hôtels sociaux ? « Ils sont à 50 ou 60 kilomètres. Nous, on connaît ici. On travaille ici. On se déplace avec la famille », explique Andrews, qui préfère ne pas demander ces logements d’urgence. Le 115 envoie où il y a de la place et obligerait la petite communauté à se séparer. Mélania ajoute :

    « Et je suis bien ici. »

    Enfants

    Ce mardi après-midi, Intermède Robinson organise une activité avec les enfants. Tous accourent, ravis. Les résidents sont habitués aux bénévoles qui passent toutes les semaines. « On va sur place pour toucher le plus de monde. On rend visible les invisibles », explique Abdel, qui travaille à l’asso. Pendant que certains installent les activités, Marie, engagée chez Intermède Robinson, passe entre les bâtisses et les roulottes, pour poursuivre certaines procédures avec les adultes.

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    Toutes les semaines, des bénévoles de l'association Intermède Robinson organisent des activités pour les résidents. / Crédits : Fares El Fersan

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    Sur les 48 mineurs du camp, 11 ont moins de trois ans et 26 sont scolarisés. / Crédits : Fares El Fersan

    Sur les 48 mineurs du camp, 11 ont moins de trois ans et 26 sont scolarisés. Une victoire pour l’association qui a bataillé pour les faire entrer dans les classes de Chilly-Mazarin et de Longjumeau. Gabriel et son frère jumeau jouent avec une longue corde et sautent à trois avec un voisin. Le gamin n’a pas été à l’école aujourd’hui, il a mal dormi la veille, raconte-t-il. D’autres expliquent être malades. Abdel contextualise en aparté :

    « Parfois, c’est parce qu’ils n’ont pas d’habits propres. C’est un frein qu’on n’imagine pas. »

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    Gabriel et son frère jumeau jouent avec une longue corde et sautent à trois avec un voisin. / Crédits : Fares El Fersan

    Une maman finit par expliquer que les parents du camp ont peur de mettre leurs enfants à l’école depuis que la police est passée la semaine dernière. « Si on doit partir ? Si on ne les retrouve pas ? »

    La police

    Depuis un an, les 24 familles n’ont été informées d’aucun avis d’expulsion. Personne ne veut habiter dans cette zone, encombrée par les différentes lignes de transports. Mais les quelques mètres carrés de terrains sont privés. Et depuis le 31 mai, les visites des forces de l’ordre se multiplient.

    Le jeudi 3 juin, pour la première fois, une voiture de police est entrée dans le platz. Le fils de Léotina aurait été secoué. Elle n’a pas vraiment confiance en son français et appelle Larissa pour raconter. « La police m’a dit de venir comme j’étais la seule à bien parler », raconte la jeune femme de 21 ans. Selon leurs récits, la police était à la recherche du propriétaire d’un camping qui n’avait pas d’immatriculation. Une vidéo les montre énervés par le père du propriétaire, qui peine à s’exprimer. Son garçon aurait été jeté à terre et les agents auraient violemment vidé ses poches. Larissa raconte :

    « Il ne parle vraiment pas bien français. Quand ils lui ont demandé combien de personnes dormaient dedans, il a dit 20 au lieu de 2… »

    Les policiers auraient ensuite utilisé les gazeuses. La famille sort un T-shirt jauni par les lacrymo. Leotina raconte avoir de l’asthme, qu’il y avait aussi les enfants. Elle poursuit :

    « Mon fils est parti. Il a peur. Il n’est pas revenu. »

    « Après, ils ont appelé 30 autres policiers », continue Larissa. « Ils ont encerclé le camp. Ils m’ont appelé et ils m’ont dit : “Si le propriétaire ne vient pas en garde à vue, vous partez tous dans deux semaines”. » De l’intimidation pour l’association Intermède Robinson, qui pointe l’illégalité d’une telle menace.

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    Jeudi 3 juin, le fils de Leotina aurait été secoué par des policiers. Ces derniers auraient ensuite utilisé les gazeuses. / Crédits : Fares El Fersan

    Les invisibles

    Estera aime bien discuter. Elle parle bien français grâce à ses grands enfants qui sont allés à l’école et qui lui ont appris. Mais hors de question d’entrer chez elle pour le moment. « Je reviens de garde à vue, rien n’est rangé. » Elle aussi à l’air plutôt jeune. Estera faisait la manche avec ses deux enfants quand elle a été arrêtée par la police. « Je gagne peu quand je suis avec eux. Alors sans eux, tu imagines ? » Elle les emmène quand son mari n’est pas là pour les garder. Quelqu’un lui soumet l’idée d’aller demander l’aumône devant les mosquées, les musulmans seraient plus généreux. C’est un non catégorique. « Certaines se déguisent, mettent un voile, pour faire croire qu’elles sont musulmanes. Ce n’est pas respectueux. Non ! » Mais malgré son français, elle ne trouve pas de travail. « Et comment on fait avec les enfants ? »

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    À 17h, les enfants rentrent de l'école avec leur mère. / Crédits : Fares El Fersan

    Il est 17h. Certains ont tout de même été à l’école et rentrent avec leur mère. D’autres préparent le repas du soir. Pour Larissa, c’est un gâteau, cuit dans un petit four d’appoint rond installé devant chez elle, sous les parasols roses avec écrit « crèmes glacées ». La jeune femme raconte avoir arrêté l’école à 16 ans, comme c’est souvent le cas sur les platz. Avant, elle vivait en appartement à Paris avec ses parents. Elle est retournée en camp pour s’installer avec son mari, qu’elle a rencontré sur Internet. Assise à l’ombre avec une cigarette, Larissa raconte vouloir trouver un travail. « J’aimerais être vendeuse, parce que j’aime bien les magasins et les vêtements. Mais je prends tout ! » Son mari est d’accord, dit-elle. Ça leur ferait un second revenu. Et ça l’occuperait :

    « Mais avec ma tête, ça n’est pas facile. Ça se voit que je suis Rom. »

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    Comme Larissa, ils sont une centaine à vivre dans ce camp au bout des pistes de l'aéroport d'Orly. / Crédits : Fares El Fersan

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