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    17 / 04 / 2020

    Distributions alimentaires dans les hotels sociaux et bidonvilles de l'Essonne

    « Sans eux, on n'aurait rien à manger »

    Par Mathieu Molard , Fares El Fersan

    Dans le nord de l’Essonne, l’association Intermèdes Robinson fait le tour des hôtels sociaux et des bidonvilles pour offrir les produits de première nécessité. Avec le confinement, les plus précaires ont faim.

    Cinq numéros sont déjà inscrits au feutre sur le tableau blanc. À chacun correspond une association venue à la Banque alimentaire d’Arcueil (94) récupérer des denrées alimentaires. L’équipe d’Intermèdes Robinson, arrivée à 10 heure bien tapée ne passera donc qu’en sixième position. Va falloir prendre son mal en patience. Tout en grillant une clope au soleil, Abdel taille un costard à « la muni », la police municipale de Chilly-Mazarin (91). Quelques jours plus tôt, alors que l’équipe déchargeait un camion de nourriture, ils se sont fait verbaliser pour non-respect du confinement :

    « C’est les natio’ qui nous ont collé les amendes, mais c’est la muni’ qui les appelle à chaque fois. »

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    Contrôle et amendes pour les membres de l’association qui vident le camion. Photo prise le 8 avril 2020. / Crédits : Fares El Fersan


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    Abdel discute avec la police. / Crédits : Fares El Fersan

    Le lendemain, un autre s’est pris une prune pour stationnement gênant. À l’entendre, le maire les aurait dans le viseur. « Il est étiqueté divers droite, mais c’est droite droite… » Alors le social ce n’est pas trop son truc, semble-t-il. Les précaires et les marginalisés non-plus. Et l’asso Intermède Robinson, c’est un peu tout ça à la fois.

    « Parer au plus pressé »

    « En temps normal, on fait de la pédagogie sociale », explique un peu plus tard Laurent Ott, le directeur de la structure. Selon Wikipedia, l’ex-enseignant en rupture de ban avec l’Éducation nationale, adepte du pédagogue Freinet, serait même « l’un des principaux théoriciens » actuel de ce courant qui prône une « organisation éducative » au sein du « milieu naturel de l’enfant ». Ça c’est pour la théorie. Concrètement, l’asso organise des ateliers aux pieds des tours, sur les parkings des hôtels sociaux et dans les bidonvilles de son bout d’Essonne (91). Mais à la veille du confinement, ils ont décidé de modifier leur activité, rembobine Abdel :

    « On a compris qu’on allait devoir s’arrêter. Alors on s’est demandé ce qu’on pouvait faire pour maintenir le lien et pour parer au plus pressé. On faisait déjà un peu de distribution alimentaire, donc on a mis toute notre énergie là-dessus. »

    Midi et quelque. Un bénévole vêtu d’un gilet siglé Banque Alimentaire leur demande d’avancer le camion. Il semble hésitant quant à la démarche à suivre. « Désolé, je débute », s’excuse le bonhomme, « comme je suis en congé, ma femme m’a dit de venir l’aider mais c’est mon premier jour », explique-t-il en se marrant. Abdel et Marie (sa compagne) font le tour des caisses posées devant le hangar. « Putain, il n’y a rien aujourd’hui », peste le barbu. Des pommes pas très fraîches, quelques conserves et une montagne d’une racine non identifiée.

    Martin (le beau-frère) finit par identifier le légume : du rutabaga. « Laisse-tomber, personne n’en voudra », lâche Abdel. Il faut se conformer un minimum aux habitudes alimentaires des bénéficiaires dont les conditions de vie ne sont pas vraiment propices aux expérimentations culinaires. Au contraire, certains produits ont la côte : les couches en tailles 3 et 4, disponibles en quantités restreintes. Mais « le must du must, c’est le lait en poudre Galia deuxième âge », expliquent les bénévoles. Chacun veut le meilleur pour ses enfants.

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    L’asso Intermèdes Robinson organise des ateliers aux pieds des tours et dans les bidonvilles de son bout d’Essonne (91). Mais pour le confinement, ils ont décidé de faire de la distribution alimentaire. / Crédits : Fares El Fersan

    Une palette de conserves, de lait et de produits frais à leur intention sort du hangar pour être enfourné directement au cul de la camionnette. Eras, le dernier membre de l’équipe, range méticuleusement des lasagnes et du poisson congelé dans des grandes glacières marines. L’homme à la casquette Umbro noire est à la fois bénévole et bénéficiaire. Un cas qui n’est pas isolé parmi les 400 et quelques adhérents.

    Des liens se créent

    12h40. Le camion plein comme un oeuf quitte le port, direction Chilly-Mazarin. À l’intérieur, 1.400 kg de nourriture. Depuis le début du confinement, l’association aurait distribué pas moins de 12 tonnes d’aliments et autres produits de première nécessité. À l’arrivée, une chaîne de bénévoles se met en place. Ryad, par ailleurs salarié de la SNCF, joue les aiguilleurs et met de côté certains produits qu’il réserve pour un troc avec la mosquée voisine. Les deux associations s’échangent des denrées en fonction de leurs besoins respectifs et des arrivages. Aujourd’hui, c’est eau et pâtes contre yaourts et petits pots. « Depuis le début de la crise, il y a des liens qui se sont créés avec plusieurs associations », détaille Laurent. Ainsi, Amelior, une structure d’aide aux biffins de Montreuil, va leur livrer des produits donnés par une entreprise de la commune de Seine-Saint-Denis. « Ça peut peut-être étonner mais, franchement, les entreprises ont été au rendez-vous. Natixis (une banque de financement, ndlr) nous a filé un gros coup de main. On a, par exemple, aussi récupéré les sandwichs qui devaient être vendus dans les TGV », énumère le directeur avant de lâcher un tacle :

    « Les grands absents, c’est les pouvoirs publics. En ce moment, ils ne sont pas à nos côtés. »

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    Depuis le début du confinement, l’association aurait distribué pas moins de 12 tonnes d’aliments et autres produits de première nécessité. / Crédits : Fares El Fersan

    En 20 minutes à peine, le camtar est vidé. Et c’est l’heure de la réunion dans la salle commune. Une bonne quinzaine de personnes se place en cercle dans la petite pièce. Pas possible de respecter le mètre de distanciation réglementaire. Premier point à l’ordre du jour : la rubrique nécrologie. « Vous voyez Yasmina qui bossait ici ? Son mari est décédé. Il n’avait pas 40 ans », explique Laurent. « Il avait d’autres soucis, il était fragile. » Sur les visages, les sourires se crispent. La jeune femme Rom a vécu un long compagnonnage avec l’association. « On lui a proposé d’organiser quelque chose ici, quand tout ça sera terminé. » Ryad, à son tour, annonce une triste nouvelle. Un homme de sa connaissance est lui aussi mort du coronavirus. « Je les connais bien par l’association de parents d’élèves. C’était déjà dur pour eux avant, alors maintenant… », soupire le gaillard à la doudoune sans manches :

    « – Je peux leur faire un colis alimentaire ? »

    « Bien sûr, pour ça t’as pas besoin de demander », répond Laurent avant de faire un point masque. Abdel n’aime pas en porter. Blandine en a cousu des plus légers et un soutien de l’asso a fabriqué des visières avec son imprimante 3D. Jusqu’à présent, aucun d’entre eux n’a eu le Covid.

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    Après le déchargement, une réunion est organisée où on annonce les mauvaises nouvelles et on fait un point masques. / Crédits : Fares El Fersan

    Pénurie de couches

    14 h 10. Dans les bureaux, certains grignotent un bout. Dusko s’amuse avec sa clarinette. Le brun, cheveux longs tirés en arrière, est Slovaque. Multi-instrumentiste, il anime avec Abdel une troupe de musique tzigane qui réunit des enfants des hôtels sociaux, des quartiers et des bidonvilles : L’Aven Savore. Après une tournée avec le trompettiste Ibrahim Maalouf l’an dernier, ils devaient enregistrer un disque « dans un vrai studio ». Les distributions alimentaires lui permettent de voir une partie des jeunes. Sinon, c’est télétravail pour tous :

    « Je leur ai fait une vidéo pour qu’ils s’entraînent. »

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    Dusko s’amuse avec sa clarinette. Il anime avec Abdel une troupe de musique tzigane qui réunit des enfants des hôtels sociaux, des quartiers et des bidonvilles : L’Aven Savore. / Crédits : Fares El Fersan

    Si très peu de familles ont un ordinateur, beaucoup d’entre elles ont un smartphone. Un lien indispensable avec les proches restés au pays. Il n’est pas encore 15h, et le guichet de distribution est encore clos. Pourtant une longue file s’étire sur le trottoir. Autant de femmes que d’hommes qui profitent de cette sortie pour discuter. Difficile de faire respecter les distances de sécurité. L’ambiance se crispe et l’absence de couches n’arrange rien à l’affaire. Dusko et Nikolae tentent de rétablir le calme. Sur le trottoir, deux hommes d’âge mûr, indifférents aux tensions alentours, farfouillent dans leurs cabas pour en sortir les attestations de déplacement imprimées par l’association. Une denrée précieuse pour ces habitants d’une tour voisine. « On a eu une amende… Comment vous voulez qu’on paye ? » 135 euros, quand on ne peut pas se payer de quoi manger, c’est une véritable fortune.

    À LIRE AUSSI : Insalubrité, manque d’espace, promiscuité : le pénible confinement des mal-logés

    Quatre par chambre

    15h15 à peu près. Les deux camionnettes chargées de nourritures se mettent en route pour la tournée. Première étape : l’hôtel Astoria. Une bâtisse rectangulaire beige. L’entrée est ornée d’un auvent qui a été joli. Un souvenir de l’époque où il accueillait congrès et mariages. Aujourd’hui, il fait hôtel social. Dans cette zone industrielle, la misère est un business plus lucratif que le bonheur. L’État qui prend en charge le gîte paie plusieurs centaines d’euros par semaine et par personne. La longue queue qui se forme permet de faire le décompte du nombre de familles : plus de 40. « Tu comptes en moyenne quatre personnes par chambre. Ça fait à peu près 160 personnes », soupire Abdel. Quatre dans une dizaine de mètres carrés, sans cuisine. Dur, dur. « Ça va », assure pourtant d’une petite voix un barbu à casquette, père de deux enfants. « On doit attendre, c’est obligé. Et puis c’est gratuit. » Le seul à se plaindre ici, c’est le gardien, mécontent de voir l’association débarquer. « Quand vous êtes partis, ils jettent tout derrière. Ils sont sales. Allez voir ! », s’emporte l’homme. « Peut-être mais, au moins, ils ont à manger », répond Abdel.

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    Marvel avec un t-shirt Spider-Man. Ne cherchez pas, on ne fera pas mieux. / Crédits : Fares El Fersan


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    Les deux camionnettes chargées de nourritures font leur tournée. Première étape : l’hôtel social Astoria. / Crédits : Fares El Fersan

    Une petite fille se met à pleurer : les lambeaux de tulles de sa robe se sont pris dans son tricycle. Son grand frère montre avec fierté son vélo bleu comme son pyjama. Juste à côté, Marvel, vêtu de son plus beau t-shirt Spider-Man parade sur sa petite moto en plastique. Le parking a des air de cour de récréation, tant les bambins sont nombreux. Les tilleuls en moins. À l’arrière de la première camionnette, Dusko et Nikolae distribuent pommes, yaourts, conserves et plats cuisinés. Les lasagnes ne rencontrent pas un grand succès : beaucoup sont musulmans. Le gardien finit par revenir avec le gérant (mécontent) au bout du fil. La distribution se poursuit. Dans le second véhicule, Marie, Martin et Gratiela donnent les produits pour bébé, tandis qu’Abdel gère le proprio au téléphone. Les couches sont toujours filées au compte goutte. Mais ici personne ne s’en plaint. Un peu, c’est plus que rien.

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    Dusko et Nikolae distribuent pommes, yaourts, conserves et plats cuisinés. / Crédits : Fares El Fersan


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    Les couches sont une denrée rare et toujours filées au compte goutte. / Crédits : Fares El Fersan

    Le plus beau platz du 91

    Après 16 heures, les deux camionnettes repartent pour se garer quelques centaines de mètres plus loin, au bord d’un champ. Un ado muni d’un caddie sort d’un bosquet. Au bout du chemin, entre les arbres, quelques familles ont construit « un platz ». C’est ainsi que les Roms baptisent leurs bidonvilles.

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    En route vers le plus beau « platz » du coin, c’est ainsi que les Roms baptisent leurs bidonvilles. / Crédits : Fares El Fersan

    « Dans le coin, c’est le plus beau », s’émerveille Abdel en fin connaisseur. Le long d’une allée centrale trônent huit cabanons grands comme des abris de jardins. À l’intérieur on sent le souci du détail. De jolis papiers peints à motifs décorent les murs et les couvre-lits sont pour la plupart fleuris. Gratiela, 17 ans, qui travaille à mi-temps pour l’association, joue les traductrices. Ils sont une quarantaine à vivre ici, explique une matrone :

    « On ne peut pas travailler [avec le confinement]. Sans eux, on n’aurait rien à manger. »

    La veille, un de ses fils a fêté ses 15 ans. La maman tout sourire montre les bougies tandis que l’ado qui se balade sur un vélo (sans selle) tente de nier pour écarter l’attention collective. « La prochaine fois, je t’amène un cadeau », promet Abdel au jeune qu’il « connaît depuis qu’il est comme ça ». En se marrant, il place sa main à 60 cm du sol.

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    Dans le bidonville, huit cabanons grands comme des abris de jardins trônent le long d’une allée centrale. / Crédits : Fares El Fersan


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    Avec le confinement, les Roms ne peuvent « pas travailler. Sans eux on n’aurait rien à manger. » / Crédits : Fares El Fersan

    C’est l’heure de repartir. Cette fois, les deux véhicules se séparent. Tandis que le gros de la troupe rentre au local, Dusko et Nikolae passent chercher un caddie de dons laissés par les clients d’un supermarché du coin et faire une dernière distribution. En route, les deux copains se bidonnent en écoutant Rire et Chanson. L’hôtel social est cette fois situé dans un quartier résidentiel cossu. Entre les jardins fleuris, il semble faire bon vivre ici. « C’est trompeur. À l’intérieur, on dirait qu’ils n’ont pas nettoyé depuis des années », explique Nikolae. Nouvelle distribution et toujours les mêmes questions :

    « – Tu as des enfants ? »

    « – Oui. »

    Nikolae tend un petit pot en précisant qu’il n’y a plus de couches. « Mon fils, il a 17 ans » se marre la brune. « Ce n’est pas possible. Tu l’as eu à quel âge ? » questionne Dusko. Une manière de complimenter son interlocutrice. « 15 ans, mais tu sais, c’était normal avant. »

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    Gift prend le soleil devant l'hôtel où elle habite avec son bambin. / Crédits : Fares El Fersan

    Coucou, c’est encore la police

    Il est pile 17h30 quand la camionnette se gare devant les bureaux de l’association. À l’intérieur, Mame Diarra souffle. La distribution a été longue au local. « En plus, on a encore eu le droit à une visite de la police. Ils n’ont pas mis d’amende mais ils nous ont reproché de faire trop de bruit », soupire-t-elle. Pas de tournée en camionnette le lendemain, mais Mame Diarra a quand même prévu d’amener un caddie de nourriture au foyer de travailleurs migrants voisin. Pas de répit pour les braves.

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    Mame Diarra a prévu d’amener un caddie de nourriture au foyer de travailleurs migrants voisin. / Crédits : Fares El Fersan

    Pour financer ces distributions alimentaires, l’association Intermèdes Robinson a mis en place une cagnotte en ligne. C’est par ici.

    Merci à Camille qui a confectionné le masque qui a permis ce reportage !

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