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    09/06/2022

    « Elle m’inspectait les cuisses et les touchait pour savoir si c'était du gras. »

    Harcèlement grossophobe, humiliations et régimes imposés à l’Académie internationale de la danse

    Par Lisa Noyal , Aurelie Garnier

    Régimes imposés, remarques incessantes sur la silhouette, palpations pour détecter la graisse… Des élèves de l’Académie internationale de danse dénoncent le comportement de la directrice de l’établissement. Celle-ci conteste.

    Clélia se souviendra toute sa vie de son premier examen de danse classique à l’Académie internationale de la danse (AID). « On est dans une salle où il y a la directrice, des professeurs, des élèves et des parents qui nous regardent danser », décrit la jeune femme de 23 ans. À la fin de la représentation, la directrice Nicole Chirpaz demande à Clélia d’avancer sur scène. La danseuse lâche d’une voix grave :

    « Elle dit devant tout le monde en me désignant : “Voilà le corps qu’il ne faut pas avoir pour être danseuse”. J’étais complètement abasourdie. J’ai pris ça dans la gueule et je ne m’en suis jamais vraiment remise. »

    Pourtant cette école, Clélia en rêvait. L’Académie internationale de la danse a une longue et prestigieuse histoire. Fondée en 1973 par Nicole Chirpaz, elle a formé des centaines de danseurs et danseuses professionnels. L’établissement privé parisien a la spécificité de proposer des contrats d’apprentissage. Une fois dans l’établissement, la danseuse a vite déchanté. Elle n’est pas seule. 11 élèves ou anciens, scolarisés dans les quatre dernières années témoignent à StreetPress de harcèlement grossophobe et d’humiliations. Pour certains jeunes, la scolarité tourne au cauchemar : « Voir la devanture de l’école me faisait pleurer », confie l’une. « Je faisais des crises d’angoisse avant d’aller en cours », raconte une autre. Certains ont, pendant leur scolarité, développé des troubles du comportement alimentaire ou une dépression. Toutes les personnes qui ont accepté de se confier à StreetPress dénoncent le comportement de « Madame ». Les élèves sont tenus d’appeler ainsi la directrice de l’établissement, l’ancienne plongeuse Nicole Chipraz.

    « C’est totalement faux, c’est impossible, elles mentent », affirme avec vigueur cette dernière, assise dans son large fauteuil rouge. Dans son bureau à l’étage de l’AID, elle reçoit StreetPress accompagnée de son attachée de presse. L’entretien dure plus d’une heure durant lequel elles nient l’essentiel des faits rapportés :

    « Les propos calomnieux des élèves sont faux, avec une volonté féroce de nuire, je suis très choquée. »

    Nicole Chirpaz ira jusqu’à appeler deux professeurs qui confirment l’absence de harcèlement et de grossophobie sous le regard de leur employeur. StreetPress a contacté d’autres enseignants. Seul l’un d’eux a brièvement répondu, reconnaissant que la directrice prêtait « beaucoup d’attention au poids » des élèves.

    Des remarques quotidiennes

    « Après cet examen, quand elle me croisait, elle me disait tout le temps : “Mets-toi au régime” ou “Tu as de grosses cuisses” », se rappelle Clélia qui pesait une cinquantaine de kilos. La danseuse est arrivée dans l’école à 18 ans pour suivre la formation classique. Elle a quitté l’AID au bout d’un an et demi. D’après elle, les remarques de Madame sur le poids des filles étaient régulières et c’est pour cette raison que l’étudiante a claqué la porte. Nicole Chirpaz, la directrice de 81 ans, assure n’avoir jamais tenu de tels propos.

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    La dizaine de danseurs de l'Académie évoquent les « cris » de la directrice Nicole Chirpaz. Des élèves d'une vingtaine d'années expliquent comment la croiser leur procure des bouffées de chaleur. / Crédits : Aurélie Garnier

    « Ce n’était pas une crainte de la croiser, c’était une terreur. Je savais que dès que j’allais la voir, je me sentirais mal », retrace pourtant la jeune danseuse aux vêtements colorés. Selon Clélia, ces reproches réguliers ont entraîné une hyperphagie. Ce trouble du comportement alimentaire (TCA) consiste à absorber une quantité de nourriture supérieure à celle nécessaire, jusqu’à avoir mal au ventre. Au cours de sa deuxième année, elle consulte un psychiatre, il lui diagnostique une dépression nerveuse.

    « Mon médecin m’a arrêté deux semaines, puis j’ai été sous antidépresseurs pendant un an. »

    La directrice passe régulièrement dans les cours afin de vérifier les tenues et notamment le port du justaucorps pour les cours de danse classique. « Elle débarque et si tu n’es pas en tenue, elle te hurle dessus », décrit Guillaume, un ancien élève à la barbe brune. Traumatisé par le comportement de la directrice, lui aussi est tombé en dépression, ce qui l’a poussé à quitter l’AID. « Parfois, quand elle passait dans les cours, elle nous mettait en ligne et nous disait combien de kilos on devait perdre », raconte Eva (1) qui est restée une seule année à l’école. Manon (1) confirme :

    « Elle nous touchait la partie du corps qui était, selon elle, trop grosse, trop grasse. Elle nous la tapotait et elle nous disait : “Toi, t’es trop grosse. Il faut que tu maigrisses”. »

    La dizaine de danseurs parlent des « cris » de Nicole Chirpaz, mais aussi des remarques presque systématiques et violentes qu’elle leur émet au détour d’un couloir. « Des fois, elle me chope à l’extérieur des cours et me lance : “T’as pris du poids toi” ou “T’as encore tes cuisses” », relate Lou (1). L’élève d’une vingtaine d’années a commencé elle aussi à éviter au maximum la directrice au sein de l’école, à attendre qu’elle parte pour entrer dans une pièce. Lou décrit les bouffées de chaleur quand elle la croise de peur de se faire encore « engueuler ».

    « C’était tout le temps, devant tout le monde : de l’humiliation », se remémore Manon. « Un jour, je suis allée à son bureau pour quelque chose qui n’avait rien avoir, elle m’a dit : “Tu vas me faire plaisir de maigrir des cuisses, tu ne rentres pas ici tant que tu n’as pas perdu des cuisses”, j’ai fait demi-tour et je suis repartie. » Durant ses quatre années de formation à l’AID, elle a tenté différents régimes pour perdre du poids :

    « J’ai même essayé de juste manger trois pommes par jour, mais forcément, quand tu fais autant de sport, tu ne tiens pas. »

    Selon Guillaume, « la question du poids, c’est quelque chose de central pour Madame. C’est du harcèlement sur le corps des filles. » La directrice, une nouvelle fois conteste :

    « Les seules remarques qui sont faites sur le poids peuvent être faites lors de bilans, pas quotidiennement. »

    Le poids comme critère de sélection

    Pour entrer à l’AID, il faut passer une journée de tests où les futurs élèves suivent les cours de danse dans les classes. Les professeurs notent des appréciations sur une fiche transmise à Nicole Chirpaz qui décide ensuite de la sélection finale. Lorsque Cassandre (1) va pour faire remplir le document à un des professeurs, il lui aurait déclaré : « Je ne peux pas te mettre dans le niveau au-dessus parce que tu as de trop grosses cuisses, il faudra faire un régime et manger des fruits rouges ». Elle part ensuite rencontrer la directrice dans son bureau. Nicole Chirpaz aurait énoncé la possibilité d’obtenir un rôle dans sa comédie musicale, « mais elle a ajouté que par contre il faudra être comme ça [montre son petit doigt] ». Cassandre déclare avoir ri en répétant qu’on lui avait déjà conseillé de manger des fruits rouges :

    « La directrice me regarde et me dit très sérieusement : “Les fruits rouges, dans ton cas, c’est un peu sucré quand même”. »

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    Lorsque Cassandre a postulé, on lui aurait intimé de faire « un régime et manger des fruits rouges ». Nicole Chirpaz, elle, lui aurait dit que dans son cas, c'était « un peu sucré ». / Crédits : Aurélie Garnier

    Finalement, Cassandre intègre l’école. Quelques mois après, la danseuse est, dit-elle, convoquée dans le bureau de Nicole Chirpaz pour parler de ses absences. « J’ai vu qu’à un moment, elle ne m’écoutait plus. D’un coup, elle me sort [pour justifier son manque de concentration] : “Mais ça, c’est à cause de tes grosses cuisses” », cite-t-elle d’une voix rauque. Cassandre raconte qu’ensuite la directrice l’aurait obligé à enlever son jogging :

    « Je me suis retrouvé en justaucorps collants, elle m’inspectait les cuisses et les touchait pour savoir si c’était du muscle ou du gras. »

    À l’époque, l’élève pèse une cinquantaine de kilos. Lou aussi raconte avoir été convoquée dans le bureau de la directrice où elle a vécu une scène similaire. La jeune étudiante est scolarisée en filière Préparation opérationnelle à l’emploi collectif (POEC) de l’école. Ce statut permet de bénéficier de 400 heures de formation pour se préparer à une audition. Une fois cette dernière réussie, un contrat d’apprentissage peut être signé, explique-t-elle. Après son audition, elle est convoquée dans le bureau de Nicole Chirpaz, qui lui aurait lancé : « Si tu perds 20 kg, je te signe en apprentissage ». La jeune femme acquiesce pour obtenir son contrat. La directrice, quant à elle, conteste de manière véhémente la réalité de ces témoignages :

    « En aucun cas, la signature d’un contrat d’apprentissage est liée au physique. »

    Deux mois plus tard, durant la période d’examens, plusieurs filles dont Lou auraient été descendues de niveau du fait de leur poids. « Madame disait qu’on ne pouvait pas évoluer avec un corps comme ça et qu’il fallait qu’on aille en techniques de base [niveau le plus bas] pour maigrir », poursuit la jeune femme aux cheveux foncés. Selon elle, les filles concernées ont dû passer une par une devant Nicole Chirpaz pour qu’elle analyse leur corps, devant la salle remplie. Une scène confirmée par un autre témoin. Lou raconte :

    « Quand c’était à mon tour, elle a dit : “Elle, c’est indéniable, on ne peut pas la laisser en intermédiaire, c’est techniques de base”. »

    La danseuse indique avoir suivi pendant près de deux mois les cours du niveau en dessous. « Je n’apprenais rien, elle était en train de niquer une avancée technique. » Pour réintégrer le niveau intermédiaire, elle a dû perdre du poids, raconte-t-elle. Faux, une fois encore selon la directrice. Elle garantit que la descente d’un niveau se fait uniquement dans un but de préserver la santé des filles concernées, afin d’éviter les blessures.

    « Je me cachais dans les vestiaires pour pouvoir manger »

    Les élèves racontent aussi s’être vus imposer des régimes. Plusieurs d’entre elles ont reçu de la main de Nicole Chirpaz des fiches détaillant les aliments qu’elles peuvent ou ne peuvent pas ingérer. Ces documents, que StreetPress a pu consulter, sont parfois personnalisés. D’autres fois, il s’agit d’une fiche type distribuée à toute la classe. Au menu : un cracker et du café ou thé le matin, des légumes vapeur et du poisson le midi, puis un potage le soir, se rappelle Cassandre. Cette fois, Nicole Chirpaz ne nie pas l’existence de ces régimes. Mais elle assure que ces « feuilles alimentaires sont conçues par le diététicien de l’école et adaptées selon les besoins des personnes ». Cette fonction est occupée par le kiné de l’école qui a suivi une formation en micronutrition. Contacté par StreetPress, il affirme n’avoir « aucune idée de qui réalise ces fiches et même de leur contenu ».

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    Avec leurs nombreuses heures de danse hebdomadaire et les proportions qui seraient rationnés à la cantine, certains élèves font des malaises. / Crédits : Aurélie Garnier

    Les élèves font en moyenne 35 heures de danse hebdomadaires, en plus des contrats d’apprentissage pour certains. Avec un tel programme, il y a de quoi avoir les crocs. Mais selon les élèves interrogés, les portions proposées à la cantine ne sont pas suffisantes. « Pendant mes premiers mois à l’AID, les proportions de la cantine étaient très rationnées. J’ai même fait des malaises parce qu’il n’y avait pas assez à manger », relate Clément (1), un ancien apprenti aux oreilles percées qui aurait quitté l’école après une dépression. Eva abonde : « J’ai tendance à ne pas être une grande mangeuse, mais à l’AID, mon comportement alimentaire a changé. Dès que je rentrais de cours, je me ruais sur de la nourriture. » Plusieurs danseuses ajoutent qu’il arrive que Nicole Chirpaz passe dans la cantine le midi pour leur dire de se « rationner ». Faux, encore et toujours, selon la directrice.

    « Un jour, une fille de 16 ans avait demandé une grosse assiette de brocolis parce qu’elle avait faim. La directrice est arrivée et a crié dans la cantine : “Tu penses que c’est raisonnable de manger autant avec un si gros cul ?” Elle a pris son assiette, elle a jeté le contenu et lui a dit de retourner en cours », décrit Cassandre. Une autre élève, interrogée par StreetPress décrira une scène similaire. Nicole Chirpaz jure que la seule fois où elle a pu s’énerver sur une élève concernant un repas, c’était lorsqu’elle mangeait un plat non-conforme à une allergie déclarée par l’étudiante (2). Par ailleurs, elle ne se souvient pas l’avoir jeté… Juste photographié et envoyé à sa mère.

    Le règlement intérieur impose la demi-pension, mais certains élèves ont des certificats médicaux et ramènent leur propre nourriture. « Je me faisais des tupperwares le midi, il ne fallait surtout pas que je mange devant Madame, alors je me cachais dans les vestiaires ou dès que je la voyais, je cachais mon repas », poursuit Cassandre. Guillaume et Camille affirment avoir adopté la même stratégie. La seconde abonde :

    « On se cachait aussi entre chaque cours pour manger un fruit ou une compote pour tenir, sinon elle nous embrouillait. »

    En janvier dernier, une réunion entre les élèves et Nicole Chirpaz a été organisée afin d’évoquer notamment les questions de harcèlement et de grossophobie au sein de l’école. Mais déjà à l’époque, elle nie la réalité des faits évoqués par les élèves. « Je ne suis pas du tout d’accord avec ce qui a été rapporté », souligne la directrice d’un ton sec. Et rien ne semble avoir été mis en place depuis cette discussion. « C’est du délire, c’est la volonté de me nuire. Il y a une très bonne ambiance à l’AID, je suis extrêmement peinée et choquée », poursuit-elle. Lou, de son côté, estime que l’ambiance est bonne quand Madame n’est pas là. « C’est plus chill, tout le monde rigole… On ne regarde pas à droite à gauche pour savoir si elle va descendre et crier. »

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    « On se cachait aussi entre chaque cours pour manger un fruit ou une compote pour tenir, sinon elle nous embrouillait. » / Crédits : Aurélie Garnier

    Après l’entretien mené avec la directrice, son attachée de presse va reprendre contact avec StreetPress. Elle veut parler au rédacteur en chef du média. Elles vont ensuite écrire un mail pour réaffirmer tout l’amour que Madame Chripaz porte à ses élèves :

    « Nous sommes une grande famille (…) Ils sont mes enfants. »

    Elle revient aussi sur ses injonctions aux régimes. « [La danse] est une discipline qui demande un certain nombre de règles. Les élèves le savent et dès lors qu’ils acceptent de devenir danseurs professionnels, ils se prennent en main, se fixent une discipline alimentaire et physique afin d’atteindre leurs propres objectifs », écrit-elle :

    « Pour réussir, il faut s’en tenir aux recommandations que l’école formule pour le bien de chaque élève. Seuls ceux qui acceptent resteront et réussiront, et, ceux qui ne comprennent pas sont souvent rebelles et quittent l’école pour la contester et la critiquer. Oui il faut faire attention à ce que l’on mange pour le poids, ça fait partie des quelques contraintes pour être danseur. »

    (1) Les prénoms ont été modifiés.
    (2) Selon différents élèves, certains étudiants déclarent des fausses allergies pour obtenir le droit de ne pas manger à la cantine et ainsi manger plus copieusement.

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