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    29 / 09 / 2020

    Meurtres, proxénétisme et appli-mobile

    Les Chinoises qui se prostituent à Paris organisent leur auto-défense

    Par Rémi Yang , Aurelie Garnier

    À Paris, en 2019, trois prostituées chinoises ont été tuées. Pour faire face à cette recrudescence de violence, les travailleuses du sexe s’organisent. À Belleville, elles ont monté l’asso des Roses d’Acier qui fournit un dispositif anti-agression.

    Paris 20e – Dans un petit restaurant chinois de Belleville, Aying et Hua enchaînent les verres de bière. Les deux femmes font partie des Roses d’Acier, une association qui réunit les travailleuses du sexe chinoises de Paris. Elles trinquent avec Ting. Le coordinateur de la structure les accompagne au Wong Lo Kat, une boisson au thé très appréciée en Chine. Les trois camarades se chambrent dans la bonne humeur.

    À quelques rues, au même moment, une centaine d’autres prostituées chinoises attendent le client. Le long du boulevard de la Villette ou dans les rues adjacentes, elles sont plus de 300 à exercer. Lorsqu’Aying et Hua abordent les conditions de travail dans la rue, l’ambiance se tend. La première commente :

    « Les crimes violents ont beaucoup augmenté, c’est du jamais-vu. On est obligées de faire plus attention. »

    En 2019, trois d’entre elles ont été assassinées. Jamais la communauté n’avait eu à pleurer autant de jiemei – de soeurs – en si peu de temps. Certaines ont, pendant plusieurs semaines, déserté les rues de la capitale pour se cloîtrer chez elles.

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    Les Roses d'acier clôturent une journée de prévention. / Crédits : Aurélie Garnier

    Les Kengqiang Meigui (nom chinois des Roses d’Acier) ont décidé de réagir. Depuis le déconfinement, la petite association communautaire, créée par et pour des travailleuses du sexe chinoises, a entrepris d’équiper ses 140 adhérentes d’un dispositif anti-agression.

    Trois meurtres en un an

    Le premier décès remonte au mois de janvier 2019. À Clichy, Xing (1) a été tuée par son petit ami. « Sans doute un ancien client », avance Nora Martin-Janko, coordinatrice du Lotus Bus, un programme de Médecins du Monde qui suit les travailleuses du sexe chinoises. Le décès l’a beaucoup affecté : la femme venait régulièrement au Bus. « Rapatrier le corps au pays a été très laborieux. Il a fallu mettre une cagnotte en place et faire incinérer le corps », se rappelle-t-elle. Aying, avec quelques Roses d’Acier, a passé le périph’ pour assister à la cérémonie funéraire. « Je ne la connaissais pas personnellement, mais elle était appréciée par d’autres femmes de l’association », raconte Aying, en remontant ses petites lunettes rouges. « Nous avons participé au financement de la crémation, et je me suis rendue sur place pour dire quelques mots. Comme elle n’avait pas de famille, nous étions ses sœurs ici. »

    « Nous avons dit à ses proches en Chine qu’elle avait été victime d’un accident pour ne pas l’outer », complète Ting :

    « Le travail du sexe est très tabou, les femmes cherchent souvent à cacher leur activité à leur famille. Elles ne veulent pas faire honte. »

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    « Nous avons dit à ses proches en Chine qu’elle avait été victime d’un accident pour ne pas l’outer. » / Crédits : Aurélie Garnier

    En avril, puis en décembre, deux autres travailleuses du sexe chinoises sont assassinées. À chaque fois, à Crimée dans le 19ème. « Un endroit où il y a une petite communauté de prostituées chinoises », contextualise Nora. « Ça a été la panique à bord jusqu’à ce que le meurtrier soit arrêté. Il y a une vidéo d’un des corps qui a circulé. C’était hyper violent », rembobine-t-elle :

    « À ce moment-là, on appelait la police tous les deux jours pour avoir des nouvelles. On avait peur que ce soit un tueur en série. »

    Les auteurs des meurtres ont été arrêtés et l’enquête a démontré que les deux affaires n’étaient pas liées. Cette année-là, les Roses d’Acier ont aussi traité une douzaine de « dossiers graves ». Comprendre, des viols, des braquages, des agressions physiques… La partie émergée de l’iceberg : beaucoup de victimes ne se signalent pas.

    « C’est un groupe qui subit une superposition d’oppressions : ce sont des femmes, travailleuses du sexe, Chinoises, immigrées, en situations irrégulières la plupart du temps », constate Nora. « Elles pâtissent d’un lot de stéréotypes. Par exemple, elles ne feraient pas de vagues car les Chinois sont de nature discrète, ce qui en font des cibles privilégiées. »

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    Prévenir des agressions

    Depuis plus d’un mois, Ting propose aux prostituées chinoises un dispositif anti-agression. Il s’agit d’un petit boîtier rose pâle doté d’un bouton. Pour pouvoir l’utiliser, il faut télécharger une application, se créer un compte et le lier au bitoniau. Lorsqu’il est activé, un message de détresse est envoyé à un contact référent. Il peut aussi émettre une sirène stridente de 120 décibels.

    « On commence par celles qui travaillent la nuit et qui ont déjà été victimes de violences car ce sont les plus exposées », explique Ting. Le coordinateur des Roses d’Acier, seul salarié de la petite association, est arrivé de Chine en France il y a 15 ans. Il parle chinois et français. Les autres Roses d’Acier ne parlent pour la plupart que mandarin. Le grand homme chinois au visage rond dégage une aura douce. Il a su gagner la confiance des femmes de l’asso, principalement des quinquagénaires.

    Ce lundi soir, Ting retrouve les six membres les plus impliquées pour leur expliquer comment fonctionne l’appareil. La présentation a lieu dans un local mis à disposition par une association du quartier, à quelques pas de la grande rue de Belleville. La petite troupe s’installe dans une pièce aux allures de salle de cours du soir : un grand tableau Velleda et des cartes du monde tirées de magazines jeunesse sont accrochés aux murs. Les vitres sont opaques et Ting ferme la porte du bâtiment à clé. Personne d’extérieur ne les dérangera :

    « Il est important que les femmes puissent avoir un endroit sûr où échanger ».

    Aying, la présidente de l’association, Amei, la secrétaire, Hua, la trésorière, et Bingbing, une bénévole très impliquée, s’assoient autour de la table. Ce sont des xiaoming, des pseudonymes choisis pour pouvoir parler plus librement en présence de personnes extérieures à la communauté. L’utilisation de ces petits noms a été décidée dès la création de la structure en 2014. Lorsqu’elles se sont lancées, les Roses d’Acier ne connaissaient rien au monde associatif. Elles ont monté le projet de bric et de broc. Au départ pour militer contre la loi de pénalisation des clients et dénoncer le harcèlement policier dont elles sont victimes. Depuis, la loi est passée (en avril 2016) mais les relations avec les hommes en bleu se sont un peu améliorées, assure l’asso.

    « C’était soit il me tuait, soit je le tuais, soit je fuyais »

    Hua est une petite femme trapue au visage sévère, toujours coiffée d’une queue-de-cheval. Elle est arrivée en France il y a 10 ans pour fuir les coups de son mari alcoolique :

    « Je n’avais pas beaucoup d’options. C’était soit il me tuait, soit je le tuais, soit je fuyais. »

    Elle atterrit à Paris, où une de ses connaissances s’était installée. Lorsque son visa touristique prend fin, sa situation devenue irrégulière ne lui permet plus de trouver un travail « clean ». Deux choix s’offrent à elle : devenir nourrice au black pour des familles de riches chinois, ou travailleuse du sexe. Elle choisit la prostitution. C’est désormais son seul gagne-pain. Et elle déclare même ses revenus aux impôts.

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    « Je viens de l’est de la Chine. J’étais femme au foyer, mais financièrement, c’était difficile pour ma famille » / Crédits : Aurélie Garnier

    Le parcours d’Aying en France est assez similaire à celui de Hua. Elle arrive à Belleville il y a quatre ans en espérant faire la plonge dans un restaurant. Mais sans papier, les portes des établissements restent fermées. Dans son entourage, beaucoup de femmes dans sa situation se prostituent pour gagner leur vie :

    « Le travail du sexe n’est pas illégal et je suis indépendante : je n’ai pas de compte à rendre, pas de patron sur mon dos… »

    La présidente des Roses d’Acier, dont la mine stricte s’est adoucie après quelques bouchées de Saint-Jacques, n’aime pas s’épancher sur sa vie en Chine. « Je viens de l’est de la Chine. J’étais femme au foyer, mais financièrement, c’était difficile pour ma famille », résume-t-elle. « En Chine, les gens s’imaginent qu’il est très facile de se faire de l’argent à l’étranger ».

    « Ces femmes sont précaires, mais pas nécessairement pauvres », précise Ting. « Certaines gagnent assez bien leur vie ici, mais elles sont soumises aux violences et aux aléas de la vie : si elles ne travaillent pas pendant une période, elles n’auront aucune entrée d’argent. »

    Faire remonter les infos

    Les rires fusent dans le local des Roses d’Acier. Aying, Hua et toute la clique suivent les instructions de Ting. L’installation du dispositif anti-agression est laborieuse. Il a fallu une longue heure et demie pour boucler l’affaire.

    Deux jours par semaine, le coordinateur des Roses d’Acier répète l’opération avec des « femmes de la rue ». Il emploie cette terminologie par opposition aux membres du bureau. « Ce sont des personnes avec qui nous avons moins de contact et qui sont plus difficiles à suivre », note-t-il. Elles ne parlent pas – ou peu – français et viennent souvent accompagnées d’une binôme, une collègue qui tapine dans le même coin. Parfois même un voisin ou un membre de la famille qui leur servira de contact d’urgence.

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    C’est Hua, la trésorière, qui gère les plannings. Elle envoie à Ting environ huit femmes par jour, s’occupe de prioriser les adhérentes en fonction de leurs besoins et vient chaque soir vérifier la liste de présence. Parfois, elle se charge de la vente de capotes, un des moyens de financer l’association. La sexagénaire est dans le circuit depuis une dizaine d’années. « C’est elle le lien entre les femmes de la rue et moi. Elles se confient à elle, tout le monde la connaît », explique Ting. « Quand j’avais 20 ans, en Chine, je supervisais un groupe de femmes dans une unité de productivité. J’ai l’impression de retrouver ça ici », rembobine la trésorière. Mais ses soixante balais commencent à la rattraper. Le sourire large, elle en rigole :

    « Je suis trop vieille pour ça ! Je vais bientôt prendre ma retraite ! »

    Il y a deux semaines, une de ses collègues a été victime d’étranglement. Hua l’a aiguillée vers Ting. « Elle a porté plainte ? », s’enquiert-elle auprès du coordinateur. Il acquiesce. Ting a redirigé la victime vers le Lotus Bus. Le programme de Médecins du monde, dans lequel il a travaillé plusieurs années, s’occupe entre autres de fournir un appui juridique aux prostituées chinoises victimes d’agressions. « Les Roses d’Acier et Médecins du monde se complètent bien : nous nous occupons de la prise en charge et les Roses d’Acier de la prévention des violences », fait valoir Nora, la coordinatrice du Lotus Bus. Les maraudes de Médecins du monde ont beau toucher un large public, les « femmes de la rue » sont parfois réticentes à l’idée de s’adresser aux personnes extérieures à la corporation :

    « Les Roses d’Acier font ce qu’on ne peut pas faire, c’est-à-dire travailler dans la communauté des travailleuses du sexe chinoises. »

    « Une crispation autour des travailleuses du sexe »

    À chaque atelier, les femmes se montrent particulièrement intéressées par le dispositif. Elles écoutent les instructions de Ting avec attention et l’interrompent souvent pour poser des questions pratiques. Pourtant, le projet aurait pu ne jamais voir le jour. En 2019, l’asso l’a proposé au budget participatif de Paris. Guillaume Desmoulins, de la plateforme Co-citoyens, avait été missionné par la municipalité pour encourager ce type d’initiatives à déposer un dossier à la mairie. C’est lui qui était venu trouver les Roses d’Acier. Et pourtant, il n’a pas été retenu. « On a senti qu’il y a eu une crispation autour du fait que ça soit des travailleuses du sexe qui proposent ça. Le dispositif aurait pu servir à toutes les femmes du quartier s’il avait été financé à plus grande échelle », regrette-t-il.

    Les Roses d’Acier ont elles-mêmes mené un crowdfunding pour récolter les 3.000€ nécessaires. Il a bénéficié d’un large relai dans les réseaux de travailleuses du sexe et dans la communauté asiatique. Cette histoire a conforté les Meigui dans l’idée qu’elles ne pouvaient pas compter sur les institutions. « Même si on aimerait bien ! », contrebalance Ting :

    « Mais on sait que les assos comme la nôtre ne sont pas bien reçues par tous les élus. »

    Au-delà de Belleville

    Un soir, à la fin d’un atelier, Hua débarque furieuse. La trésorière tape du poing sur la table. Littéralement. « C’est bien d’équiper les filles de Belleville, mais il faudrait aussi penser aux autres ! Il faut que les prochaines distributions aient lieu dans le 13e et à La Fourche ! », s’emporte-t-elle. Ting, dont le calme olympien tranche avec le caractère explosif de la trésorière, la rassure : c’est dans leurs projets.

    Belleville est « l’endroit des nouvelles arrivées pour les travailleuses du sexe chinoises », dépeint Nora de Médecins du Monde. Mais ce n’est pas le seul coin de la capitale où ces immigrées vendent leurs services. Elles sont aussi actives dans le 13e arrondissement, à Crimée, Strasbourg Saint-Denis, dans le nord du 17e, et de plus en plus sur Internet. « En un an, nous avons été en contact avec plus de 900 travailleuses du sexe chinoises », tente prudemment de chiffrer la coordinatrice du programme de Médecins du Monde. « C’est très difficile de savoir exactement combien il y en a à Paris. Même les chiffres de la police ne sont pas fiables », avance-t-elle.

    Dans le « Chinatown » parisien, Long sert de référente à Ting, moins familier avec les marcheuses du 13ème qu’avec celles du 20ème. Sourcils dessinés au crayon, flip-flop aux pieds, la sexagénaire, bientôt retraitée du monde de la prostitution, rejoint le coordinateur des Roses d’Acier devant le McDo de l’avenue de Choisy. Le premier atelier de l’arrondissement se déroule également dans les locaux d’une asso de quartier, où le Lotus Bus a pour habitude de distribuer des préservatifs. À la fin de la soirée, en petit comité, Long fait le point sur les problèmes rencontrés par les femmes du coin. « En ce moment, des jeunes en bande nous rackettent et nous crachent à la figure. Ils doivent avoir 15, 16 ans. Ils nous frappent des fois aussi », raconte-t-elle en mimant des coups.

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    En 2019, trois chinoises qui se prostituaient à Paris ont été tuées. / Crédits : Aurélie Garnier

    Lutte contre le proxénétisme

    Parmi les nombreux stéréotypes qui entourent les prostituées, il y a le mythe du mac ou du réseau qui se cacherait derrière chacune de ces femmes et les exploiterait afin de tirer des bénéfices du travail du sexe. « C’est faux ! » tonne Hua. En partie en tout cas. Le proxénétisme est un problème contre lequel les prostituées elles-mêmes essaient de lutter. Pour illustrer leur combat, une autre membre des Roses d’Acier, qui souhaite garder l’anonymat, rapporte qu’une petite bande locale lui avait mis la main dessus lorsqu’elle est arrivée à Belleville. Le réseau, une dizaine d’immigrants asiatiques, lui extorquait de l’argent, ainsi qu’à plusieurs de ses collègues. La petite bande faisait du porte-à-porte – et en défonçaient quelques-unes au passage – dans les appartements où les prostituées logeaient pour récupérer leur part du gâteau. Du proxénétisme, en somme. La Meigui et ses camarades sont allées porter l’affaire à la Brigade de répression du proxénétisme, permettant la condamnation du groupe de racket à plusieurs années de prison.

    Pourtant, il est difficile de s’affranchir complètement d’intermédiaires, ne serait-ce que pour se loger. À la fin d’un atelier, où il ne restait qu’Aying, Ting, Hua, et Ming, cette dernière a vidé son sac : le propriétaire de son appartement, un marchand de sommeil qui louerait une dizaine de chambres à des travailleuses du sexe, profiterait de sa situation pour soutirer des faveurs sexuelles à ses locataires. « Pour ces femmes, c’est délicat d’en parler en dehors de l’association. Elles estiment que ça pourrait mettre les gens en danger », commente Ting. Porter plainte est un choix difficile pour elles : les appartements seraient bouclés le temps de l’enquête policière et les autres locataires pourraient être mises à la rue. Le coordinateur essaie de faire prendre conscience à Ming qu’elle est en droit de refuser les avances du proprio, et que « non, c’est non. Sinon, c’est un viol ».

    (1) Le nom a été modifié.

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