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    22/04/2024

    Le policier qui a éborgné Alexandre a porté plainte contre lui

    À Marseille, un policier éborgne un manifestant, bouscule un élu et profère des insultes homophobes

    Par Mačko Dràgàn

    Le 1er février dernier à Marseille, un militant LGBTQIA+ a perdu un œil après un coup de poing d’un homme qui venait de proférer des insultes homophobes et de bousculer un élu. Surprise : l’agresseur s’avère être un policier en civil.

    Alexandre se souviendra toute sa vie du 1er février 2024. À la terrasse d’un bar, passant la main dans ses cheveux roux, une cigarette roulée entre les doigts, il raconte ce soir où il a été éborgné. Ce militant gay de 26 ans, membre du collectif Marseille révoltée, participe alors à un rassemblement contre l’organisation d’une conférence contre « le wokisme » en présence, notamment, de l’icône de la Manif pour tous Ludovine de la Rochère. Le rassemblement a lieu à l’EMD Business School, une école de commerce marseillaise historiquement liée à l’extrême-droite catholique ultra-conservatrice. Alexandre, « descendant de Juifs déportés et résistants », fait alors partie de « l’équipe de médiation » – un mot plus sympa que service d’ordre – chargée de veiller au bon déroulement du contre-événement, auquel participent des collectifs antifascistes et LGBTQIA+ mais qui n’a pas été déclaré à la préfecture.

    L’ambiance est « tranquille » selon lui : les personnes qui se rendent à la conférence n’en sont pas empêchées, mais reçoivent des confettis, tandis qu’une fanfare joue de la batucada et que des drapeaux arc-en-ciel sont brandis. Pour Le Figaro, qui a couvert l’événement, s’ajoutent également des jets « de farine et même de bière ». Deux élus de la majorité marseillaise sont également présents – Théo Challande-Nevoret d’Europe écologie les verts (EELV) et Sophie Roques du Parti socialiste (PS) –, l’écharpe tricolore bien visible en bandoulière. Côté sécurité, « on avait prévu le minimum-minimum. On n’était pas sur un truc vener’ », se souvient Alexandre qui est le seul membre de l’équipe à disposer d’un petit spray anti-agression, légal. C’est alors que surgissent « trois types bien énervés, qui commencent à s’engrainer avec des manifestants ». Notamment en proférant des insultes homophobes : des invectives comme « pédés » et « anomalies de la nature » sont entendues par Alexandre et un autre témoin interrogé par StreetPress. Alexandre et l’élu EELV Théo Challande Névoret tentent de calmer les belliqueux :

    « Il leur dit : “Personne ne va taper personne, nous sommes pacifiques”, etc. Sauf que pacifiques, les gars en face ne l’étaient absolument pas. »

    Coup sur l’élu et coup de poing dans l’œil

    Les trois hommes commencent à bousculer l’élu. Alexandre et les autres membres de la sécurité leur demandent plusieurs fois s’ils sont policiers. Ils répondent au vingtenaire :

    « Non, et flic ou pas flic, on vous pète la gueule. »

    Des propos là-encore corroborés par un témoin. « Pour moi, il n’y a vraiment aucun doute que ce sont des militants d’extrême droite », rembobine Alexandre. Un des trois hommes, encapuchonné, aurait alors porté un coup « dans le dos » de Théo Challande-Nevoret selon Alexandre (1). Alexandre lance en réaction un jet de gaz, d’abord en direction du visage de l’agresseur, puis tout autour pour « mettre fin » à l’empoignade. Aussitôt, « les CRS viennent s’aligner avec les trois gars… On s’est dit : “Ah merde. C’était pas juste des fachos…” » La rangée de policiers et les manifestants sont éloignés. Et soudain, « celui à capuche prend son élan, court dans ma direction » et donne un grand coup de poing dans l’œil droit d’Alexandre. Sonné, le militant LGBTQIA+ est exfiltré du rassemblement. Consulté dans la foulée, son médecin traitant ne constate qu’un impressionnant œil au beurre noir, et une arcade ouverte.

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    Lors du rassemblement deux élus de la majorité marseillaise étaient présents : Théo Challande-Nevoret (EELV) et Sophie Roques (PS). / Crédits : DR

    L’horreur survient le lendemain. Il profite du soleil dans un parc pour enfants de la Plaine. « Je demande à ma pote un mouchoir. Et là, tandis que je me mouche, l’œil commence à sortir de son orbite… Ma pote me dit : “Arrête !” ». Alexandre va aux urgences. Diagnostic : « Large fracture du plancher orbitaire droit », à l’origine d’une pneumorbite ayant entraîné une arrivée d’air qui, avec la pression, a expulsé l’œil de sa cavité et endommagé le nerf optique. Là, Alexandre panique : « Je vois tout en nuances de orange. Puis tout très flou. » Puis, rapidement, l’œil ne voit plus du tout. Alexandre a depuis rejoint le Collectif des Mutilés pour l’exemple.

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    À Marseille, Alexandre, militant LGBTQIA+, a perdu un œil après un coup de poing d’un policier. / Crédits : DR

    Une plainte… du policier !

    Quatre jours après les faits, le 5 février, le blessé est convoqué au commissariat. Son agresseur a porté plainte pour violences sur personne dépositaire de l’autorité publique. La garde à vue du vingtenaire est finalement annulée en raison de son état de santé. Si Alexandre a également porté plainte, le policier agresseur n’a pas eu le même traitement et travaille toujours. « Sa version, c’est qu’il a été gazé par quelqu’un d’autre, qu’il voulait assurer la sécurité de l’événement en neutralisant un individu violent, donc moi, et qu’il a juste essayé de me ceinturer. Il les met où ses “ceintures” ? », s’interroge Alexandre.

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    Alexandre a depuis rejoint le collectif des Mutilés pour l’exemple. / Crédits : Edwin Malboeuf pour mouais.org

    Comme le souligne son avocate maître Clémence Lachkar, cette plainte n’a rien d’étonnant : « Cela arrive souvent, quand il y a violence de la part d’un policier, qu’elle soit couverte par une plainte, déposée le plus rapidement possible par le policier, pour la justifier. Ça a été recensé, documenté. Mon client est frappé, et le policier porte immédiatement plainte, à son commissariat, auprès de son propre Officier de police judiciaire. » Mais qu’est-ce que cet homme et ses deux acolytes faisaient ce jour-là en civil sur les lieux du rassemblement, sans aucun signe distinctif ? Étaient-ils même prévus dans le dispositif de maintien de l’ordre ? « C’est la question que l’on se pose tous et toutes », confirme Me Lachkar. Les vidéos montrent ces civils aux côtés des policiers en tenue. Pour Alexandre, « dans tous les cas, c’est fou » : « Qu’ils soient prévus pour travailler et qu’ils fassent ce qu’ils ont fait, c’est complètement fou. Et s’ils n’étaient pas prévus pour travailler, et sont venus quand même pour faire ça, ça l’est tout autant. » Une situation que l’IGPN devra élucider. Contacté, le Service d’Information et de Communication de la Police nationale (SICoP) a sobrement confirmé qu’une enquête était « en cours ».

    (1) Contacté, ce dernier n’a pas souhaité répondre aux questions de StreetPress. Il aurait confirmé ce coup à la justice, via une attestation déposée par le biais de son avocat au parquet de Marseille.

    Contacté, la préfecture des Bouches-du-Rhône n’a pas donné suite.

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