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    18/10/2022

    Harcèlement sexuel, coups, lacrymogènes

    Les exilés à la rue racontent des violences policières trop banales

    Par Fanta Kébé , Aurelie Garnier

    Il y a Ahmed et ses frères dont les tentes ont été détruites et gazées, Mustapha, réveillé à coup de pompes au visage ou Anila, victime de harcèlement sexuel. Ces sans domicile fixe et sans-papiers racontent des violences policières répétées.

    « J’étais dans ma tente. Ils ont gazé dedans. Ils m’ont empêché de sortir, je n’arrivais plus à respirer », raconte Mustapha (1). Assis sur un banc, parc de la Roquette dans le 11e arrondissement de Paris (75), le réfugié syrien de 26 ans a les yeux fuyants. Depuis sa venue en France en 2016, il raconte être victime de violences policières répétées. Il n’est pas le seul. Il y a Anila (1), harcelée sexuellement par un policier. Il y a aussi Amar (1), tabassé pour l’avoir défendue. Au total, dix réfugiés sans domicile fixe racontent à StreetPress avoir été la cible de brutalités policières.

    Harcèlement sexuel

    Menacée d’excision, Anila, soudanaise, a fui son pays en 2018. Elle arrive en France à l’âge de 18 ans. Sans domicile, elle dort sous les ponts parisiens pendant un an, avant d’être recueillie par Myriam (1), étudiante en droit. « Elle m’a sauvé la vie ! », lâche, reconnaissante, la jeune femme aux cheveux noirs mi-longs. Myriam la coupe : « Elle exagère ! J’ai simplement fait ce que d’autres feraient. La rue est dangereuse pour une femme seule. » Les deux femmes sont aujourd’hui amies et colocataires.

    Questionnée sur son expérience avec la police, Anila se crispe. Revenir sur cet épisode de sa vie semble la gêner. « C’est humiliant », dit-elle. Assise sur le canapé de son grand studio val-d’oisien, elle boit quelques gorgées d’eau et prend une grande inspiration pour se donner du courage. Puis d’une voix posée, elle raconte :

    « Ça a commencé avec deux policiers en civil. Ils m’ont demandé d’où je venais et si j’avais des papiers. J’ai dit non. Un des policiers a dit que si je ne voulais pas retourner au Soudan, je devais montrer un sein à son collègue. »

    La jeune femme dit s’être exécutée. « Je ne voulais pas retourner dans mon pays, je l’ai fait ! J’avais honte de moi ! Je me sentais sale ! » Submergée par l’émotion, la jeune Soudanaise fait une pause de quelques secondes. Puis, reprend son récit. « Les mêmes policiers sont revenus un autre jour avec deux autres. Ils m’ont redemandé la même chose. » Cette fois, elle aurait refusé. Le fonctionnaire menace à nouveau de la « renvoyer au Soudan », dit-elle. Comme elle refuse toujours, le policier se serait énervé.

    « Il a dit que j’étais une pute ! Il a mis un coup de pied dans mon sac à dos. J’avais un peu de nourriture et deux culottes. Il a tout jeté par terre ».

    Les policiers finissent par s’éloigner. Mais le harcèlement aurait continué pendant des mois. Selon la jeune femme, la même équipe de fonctionnaires revenait tous les soirs sous le pont où elle dormait et lui demandait de partir, juste pour l’embêter.

    « Ils passaient toujours avant minuit. J’attendais qu’ils passent pour dormir. Quand ils arrivaient, ils me demandaient de partir. Je ramassais mes affaires et je faisais semblant de partir. Mais je revenais une fois qu’ils étaient partis : je ne savais pas où aller. J’étais la seule à devoir partir, les autres restaient. »

    Jusqu’au jour où Amar (1), un autre réfugié de 19 ans, prend sa défense. Le jeune Marocain raconte avoir été témoin de l’une de ces scènes :

    « Le policier qui lui a demandé de montrer son sein et son collègue ont fait une descente sous le pont. Il était 23 heures 15. Ils sont allés vers Anila et ils l’ont chassée pour rien. Elle n’avait rien fait. Ils lui ont demandé de partir. Elle a ramassé ses affaires. J’avais mal pour elle. »

    Dégoûté par de tels agissements, le réfugié marocain continue en haussant le ton :

    « Ils font ça parce qu’elle a refusé de faire ce qu’ils voulaient ! C’est pas normal ! »

    Malgré sa frêle silhouette, il intervient et demande aux policiers pourquoi elle doit déguerpir. Les deux policiers vont alors, assurent-ils, s’en prendre à lui. « Il m’a frappé avec sa matraque sur les jambes. Après il m’a donné un coup-de-poing dans le ventre. Je suis tombé par terre et il m’a craché dessus. On voyait la rage dans ses yeux », raconte le gamin.

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    « Il a dit que j'étais une pute ! Il a mis un coup de pied dans mon sac à dos », raconte Anila. / Crédits : Aurélie Garnier

    Coups de pompes

    Mustapha vit à la rue et a lui aussi connu les coups de la police. Il y a six ans, il débarque en France, seul. Il se retrouve dans un pays qu’il ne connaît qu’à travers les récits entendus dans son pays natal. « On m’a dit que la France était le pays des droits. En Syrie, c’est trop dur. Là-bas, il n’y a pas de droits », explique le garçon de 26 ans, avant d’ajouter :

    « J’ai quitté mon pays parce que je veux vivre. Ma mère et mes deux petites sœurs sont là-bas. Je suis l’homme de la maison depuis que mon père a été tué. Elles comptent sur moi. C’est mon devoir. »

    Le garçon à la coupe de cheveux dégradée, dort dans une tente offerte par des riverains dans le 18e arrondissement de Paris. Las, il décrit des contrôles policiers incessants : « Pourquoi ils font ça ? Je n’ai rien fait ! » Un soir de printemps, « le contrôle s’accompagne de coups », raconte-t-il. Alors qu’il somnole dans sa tente, Mustapha est violemment réveillé par trois fonctionnaires en uniforme. « Il m’a donné un coup de pied dans la tête », raconte le jeune homme. « Il a crié : “On se lève, on se lève !” Je croyais que c’était les drogués qui m’avaient tapé. Il m’a fouillé. Il a jeté mes affaires par terre et il a dit : “Casse-toi d’ici ! ”» Mustapha gêné, fond en larmes :

    « Je tremblais, je ne pouvais rien faire ! »

    Ce jour-là, il n’aurait pas été la seule victime. Posté dans sa tente à quelques mètres, Abdoul (1), un Guinéen de 19 ans, assiste à toute la scène :

    « J’ai entendu du bruit. J’ai entrouvert ma tente. J’ai vu les policiers jeter les papiers de Mouss’ par terre. Je ne suis pas sorti. J’avais peur ! J’ai fait semblant de dormir pour ne pas être frappé à mon tour par les policiers. »

    Mais son portable sonne. Il est brutalement extrait de sa tente par l’un des fonctionnaires. Il raconte :

    « Il m’a tiré les jambes, mon pantalon s’est baissé. J’ai dit que j’avais rien vu ! J’ai eu très peur, il a dit qu’il me frapperait si j’ouvrais ma gueule. »

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    Anila raconte avoir été harcelée par des policiers pendant plusieurs mois. / Crédits : Aurélie Garnier

    Gaz lacrymogènes

    Si certains policiers ont trop souvent la main leste et la matraque facile, il y a un objet dont ils font usage encore plus facilement : c’est la lacrymogène. Ahmed (1) 20 ans, Sada (1) 21 ans, Ali (1) 23 ans et Al-Bachara (1) 24 ans sont frères. Ils sont nés en Érythrée. La fratrie a été envoyée en métropole par leur mère il y a quatre ans, car elle ne pouvait pas subvenir seule à leurs besoins. « Elle voulait une meilleure vie pour nous. Elle a pleuré tous les jours mais elle n’avait plus le choix. Elle ne pouvait plus nous élever », raconte Ali. Leur père est décédé du paludisme quand l’aîné Al-Bachara n’avait que sept ans.

    C’est ici, en France, qu’ils ont découvert l’odeur âcre des gaz lacrymogènes :

    « Les gens nous donnent des tentes pour dormir. C’est gentil. Quand la police arrive, elle déchire tout avec un petit couteau et ils mettent du gaz partout dedans. Ils font ça tout le temps. »

    Ils auraient vu leur habitat précaire détruit et gazé, au moins trois fois. Jusqu’à ce qu’ils renoncent à dormir sur un matelas dans une tente. « Maintenant, on dort tous par terre. » Al-Bachara (1), l’aîné de la bande ironise : « Par terre, c’est dur mais c’est pas grave. Ils ne peuvent rien déchirer. »

    Wahisse, 25 ans, a partagé le campement de la fratrie. Fils d’une figure notoire anti-talibans, ce jeune réfugié afghan est arrivé en France en 2018. Lui aussi a goûté de la lacrymogène en aérosol : « Régulièrement, la police vient et nous chasse avec du gaz. »

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    Ahmed, Sada, Ali et Al-Bachara ont découvert l’odeur âcre des gaz lacrymogène lorsqu'ils sont arrivés France. / Crédits : Aurélie Garnier

    Des associations d’aide aux réfugiés révoltées

    Selon plusieurs associations d’aide aux réfugiés, ce genre de témoignages est récurrent. « Nos jeunes ont une peur bleue de la police », soupire Laura bénévole à Limbo, une association qui aide les exilés traumatisés à se reconstruire :

    « Ils ont été obligés de partir de leur pays natal. Ils viennent en France pour se reconstruire, poursuivre leurs études et ils sont victimes de brutalités policières. »

    Nicolas Laureau, militant et membre du collectif Pantin Solidaire, dresse le même constat. Il est notamment intervenu pour soutenir les occupants du campement dit « La Marseillaise » à Pantin :

    « Tous les jours, il y avait des passages policiers avec confiscation du matériel, violences, usage de bombe lacrymogène au réveil, coups de rangers dans les tentes et dans les gens. »

    Plus nuancé dans ses propos, Paolo Artini, représentant du Haut Commissariat aux Réfugiés (agence des Nations unies pour les réfugiés), expose les qualités et les défaillances de la France en matière de prise en charge des réfugiés.

    « Parmi les États européens, la France est dotée d’un système d’asile assez développé. Son système a besoin d’être amélioré pour les nouveaux arrivants. C’est important que toutes les bonnes pratiques développées pour les réfugiés ukrainiens soient appliquées à l’ensemble des réfugiés. »

    Aucune des victimes interrogées n’a déposé plainte, pétrifiées à l’idée d’avoir à nouveau à faire aux forces de l’ordre. Attristée, Anila conclut :

    « La police française me fait très peur. Au Soudan, je suis en danger. En France, je suis en danger. Je suis en danger partout ! »

    (1) Les prénoms ont été changés à la demande des intéressés.

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